Autour de la table ronde animée par Chloé Laudereau, déléguée générale de l'association, étaient réunis Mathieu Perona, économiste et directeur exécutif de l'Observatoire du bien-être du CEPREMAP, Julie Sierra, psychologue sociale et chargée de recherche chez Ecolhuma, ainsi que Laurence Accardo-Fisseux, enseignante engagée dans le programme de L'École de la générosité.
Si les constats dressés sont parfois préoccupants, les échanges ont également fait émerger des leviers d'action concrets et porteurs d'espoir. Voici trois enseignements majeurs à retenir.
1. Le bien-être des enseignants n'est pas un sujet secondaire : il influence directement celui des élèves
Depuis plusieurs années, les études montrent une dégradation de la santé mentale d'une partie du corps enseignant. Le
Baromètre Santé mentale et CPS 2026 d'Ecolhuma met en évidence une réalité préoccupante : près d'un enseignant sur deux déclare encore un niveau élevé d'épuisement émotionnel.
Pour Julie Sierra, cette situation mérite toute notre attention :
« On observe une baisse de l'épuisement émotionnel entre 2024 et 2026, mais elle doit être interprétée avec prudence. Une partie de cette évolution pourrait s'expliquer par des phénomènes de retrait ou de désengagement utilisés comme mécanismes de protection. »
Julie Sierra, Psychologue sociale et chargée de recherche chez Ecolhuma
Autrement dit, certains enseignants ne vont pas nécessairement mieux : ils apprennent parfois à se protéger d'une charge émotionnelle devenue trop importante.
La table ronde a aussi été l’occasion de rappeler que, malgré les difficultés, le métier reste porteur d’un sens profond. Mathieu Perona souligne ainsi que les enseignants continuent de tirer de leur profession un sentiment d'utilité sociale particulièrement fort :
« Parmi les facteurs connus du bien-être au travail, il y a le sentiment de sens et d'utilité de ce que l'on fait. Et c'est quelque chose que l'on retrouve fortement chez les enseignants.
En effet, le graphique présenté montre que les professeurs des écoles sont la catégorie socioprofessionnelle ayant le niveau de satisfaction dans la vie le plus élevé, avec un effet net d’environ +0,25 par rapport à la catégorie de référence (les employés d’entreprise). »
Mathieu Perona, Économiste et directeur exécutif de l'Observatoire du bien-être du CEPREMAP
Ce sentiment d'utilité apparaît comme l'un des moteurs de l'engagement professionnel. Beaucoup d'enseignants restent profondément attachés à leur mission d'accompagnement des enfants et de construction de leur avenir.
Mais ce qui ressort avec force des travaux présentés lors de la table ronde, c'est que le bien-être des enseignants et celui des élèves sont intimement liés.
Lorsque les adultes vont mieux, les relations dans l'établissement s'améliorent. Lorsque les relations s'améliorent, les élèves vont mieux eux aussi. À l'inverse, la fatigue, le stress ou le sentiment d'isolement peuvent progressivement fragiliser l'ensemble du climat scolaire.
Prendre soin du bien-être des enseignants n'est donc pas seulement une question de qualité de vie au travail : c'est aussi une condition de réussite pour les élèves.
2. Face aux difficultés du métier, le collectif reste l'une des ressources les plus puissantes
Les enseignants évoquent régulièrement la charge de travail, les injonctions multiples, le manque de reconnaissance ou encore la complexification des relations avec les familles. Mais les études montrent qu'ils disposent, pour y faire face, d'une ressource précieuse : leurs collègues.
Les travaux présentés par Mathieu Perona révèlent un niveau de confiance particulièrement élevé entre enseignants, bien supérieur à celui observé dans de nombreuses autres professions. Les enseignants déclarent massivement pouvoir compter sur leurs pairs : selon le Baromètre du bien-être au travail des personnels de l'Éducation nationale de 2023, la majorité des personnes interrogées attribue une note élevée (8 à 10) à cette question, avec un pic à 10, traduisant un niveau de confiance et d'entraide important entre collègues.
Julie Sierra rappelle de son côté que le soutien social apparaît comme l'un des principaux facteurs protecteurs contre le stress professionnel :
« Les enseignants qui se sentent le plus soutenus par leurs collègues et leur direction sont aussi ceux qui rapportent les niveaux d'épuisement émotionnel les plus faibles. »
Julie Sierra, Psychologue sociale et chargée de recherche chez Ecolhuma
Ce constat rejoint l'expérience de terrain de nombreux participants à la table ronde. Plusieurs enseignants ont souligné combien les échanges informels, les projets menés en équipe ou encore les temps de concertation pouvaient constituer de véritables bouffées d'oxygène dans le quotidien.
Laurence Accardo-Fisseux a notamment témoigné de l'importance des projets collectifs dans sa pratique :
« Les projets de L'École de la générosité m'ont permis de résoudre des problèmes de climat scolaire importants et envahissants. »
Laurence Accardo-Fisseux, Enseignante engagée dans le programme de L'École de la générosité
Ces projets offrent souvent davantage qu'une simple activité pédagogique. Ils créent des occasions de travailler ensemble, de mobiliser les familles, de construire des partenariats et de redonner du sens à certaines dimensions du métier.
Les recherches présentées lors de la table ronde convergent vers une même idée : le bien-être enseignant ne se construit pas uniquement à l'échelle individuelle. Il dépend aussi fortement de la qualité des relations au sein de la communauté éducative.
Créer des espaces de coopération, favoriser l'entraide entre collègues, développer des projets collectifs ou encore renforcer le dialogue avec les familles ne sont pas des sujets périphériques mais des leviers concrets de prévention de l'épuisement professionnel.
3. Les compétences psychosociales constituent un levier d'action concret pour les enseignants comme pour les élèves
Le troisième enseignement majeur concerne les compétences psychosociales (CPS). Depuis plusieurs années ces compétences qui regroupent notamment, la capacité à coopérer, à gérer ses émotions, à développer son empathie ou encore à résoudre des conflits, occupent une place croissante dans la recherche en éducation.
Les données présentées par Julie Sierra montrent que certaines pratiques favorisant le développement des CPS sont associées à un meilleur climat scolaire et à une diminution des signes de stress observés chez les élèves.
Plus particulièrement, les chercheurs soulignent l'intérêt des interventions dites « SAFE », c'est-à-dire des actions structurées, explicites et régulières permettant de travailler une ou plusieurs compétences psychosociales avec les élèves. Mais au-delà des dispositifs eux-mêmes, Julie Sierra insiste sur un autre levier essentiel : les postures éducatives. Les enseignants qui déclarent adopter régulièrement des postures favorisant l'écoute, la progression, la coopération ou encore la valorisation des réussites observent moins d'élèves présentant des signes importants de stress.
Cette idée fait écho à l'expérience de Laurence Accardo-Fisseux. En évoquant un projet de collecte mené avec ses élèves au profit d'une épicerie sociale, elle raconte :
« Certains élèves ont pu dire : "J'ai ressenti de la peine", "j'ai ressenti du bonheur", "j'ai ressenti de la fierté". Rien que cela est déjà extraordinaire. »
Laurence Accardo-Fisseux, Enseignante engagée dans le programme de L'École de la générosité
Derrière ces mots se joue quelque chose d'essentiel : permettre aux enfants d'identifier leurs émotions, de les exprimer, de comprendre celles des autres et de développer leur capacité à agir ensemble.
Les travaux présentés par Mathieu Perona viennent renforcer cette conviction. Les recherches longitudinales montrent que les compétences psychosociales acquises durant l'enfance ont des effets durables sur le bien-être futur des individus.
« L'un des meilleurs prédicteurs du bien-être à l'âge adulte est la capacité de régulation émotionnelle acquise pendant l'enfance. »
Mathieu Perona, Économiste et directeur exécutif de l'Observatoire du bien-être du CEPREMAP
Autrement dit, développer les compétences psychosociales n'est pas un "supplément" pédagogique. C'est un investissement de long terme pour les élèves.
Et maintenant ?
Si un message ressort clairement de cette table ronde, c'est que le bien-être enseignant ne relève ni de la responsabilité individuelle des professeurs ni d'une simple question de résilience personnelle. Il dépend d'un ensemble de conditions : la reconnaissance accordée au métier, la qualité du collectif de travail, les possibilités de formation, l'autonomie professionnelle ou encore les relations construites avec les élèves et les familles.
Il existe des leviers d'action accessibles dès aujourd'hui : former aux compétences psychosociales, développer des projets collectifs porteurs de sens, créer des espaces de coopération entre adultes, valoriser les réussites des élèves et renforcer les liens au sein de la communauté éducative sont autant de pistes identifiées par les intervenants.
À L'École de la générosité, nous sommes convaincus que ces démarches peuvent contribuer à nourrir un cercle vertueux : des enseignants qui retrouvent du sens et du soutien, des élèves qui développent leurs compétences psychosociales et un climat scolaire plus serein pour tous.
C’est le sens de notre engagement, car prendre soin des élèves commence aussi par prendre soin de celles et ceux qui les accompagnent chaque jour.